Olivier Py,

 

 

 

Auteur dramatique, romancier, metteur en scène, réalisateur, acteur et chanteur, Olivier Py cumule les casquettes. Rencontre avec un "poète" du 21ème siècle, bien dans ses baskets.

 

Propos recueillis par Laurent Adicéam-Dixit.

Après un premier travail analytique, "rechausser", si je puis dire, Le Soulier de satin, n’est-ce pas là se lancer à nouveau à l’assaut d’une même épreuve ?

D’une même épreuve, oui. Cette histoire entre moi et Le Soulier de satin n’était pas finie, comme avec les acteurs d’ailleurs. Il fallait encore l’accomplir parce que quatre mois de travail ce n’était pas suffisant pour avoir une vision plus profonde de l’œuvre. Et puis, face à l’enthousiasme et à la demande considérable du public, nous avons décidé de retravailler la pièce. Je me souviens à l’époque, nous avons refusé beaucoup de monde, et malheureusement, on refusera encore du monde aux dernières représentations. Quant à la rejouer, l’avenir nous le dira...

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans cette œuvre ? Et qu’y a-t-il de commun entre vous et Claudel si ce n’est votre foi ?

Ce qui me touche d’abord, c’est que c’est une grande œuvre. C’est probablement un des textes les plus importants du 20ème siècle. Un ouvrage qui se met à la hauteur des plus grands textes de théâtre de l’humanité. Je crois que je suis plus proche de Claudel par le théâtre que par la foi. Les thématiques religieuses sont importantes aussi dans mon œuvre, mais elles sont plus mystiques que religieuses. Dans Le Soulier de satin, ce n’est pas la seule chose. Il faut se garder de voir cette pièce comme une apologie de type « catholique », ce serait tout à fait faux, ce n’est pas précisément là qu’est l’œuvre. Ce que j’aime dans ces grandes œuvres, c’est tout un système. Ce sont des œuvres qui aspirent à la totalité, elles ne sont pas systématiques, elles sont systémiques, elles essaient d’aborder tous les sujets. Quand on me demande : « qu’est-ce qui vous plaît dans Le Soulier de satin ? Je ne peux pas répondre car justement ce qui me plaît, c’est la totalité.

Une globalité ?

Oui c’est ça. Une grande œuvre de théâtre qui a un sujet n’est pas une grande œuvre de théâtre. Dans Le Roi Lear (Shakespeare) il n’y a pas de sujet. Il n'y a de sujets que dans le mauvais théâtre. Quand ça parle de quelque chose, c’est toujours très mauvais signe. Le Théâtre parle du Monde et de l’Humanité. Le Soulier de satin le fait à sa manière, de façon très originale et unique. Sa manière est de convoquer tous les théâtres car ce n’est pas une œuvre qui a une unité de style. Le Soulier de satin, c’est une proposition afin qu’au théâtre tout soit possible, que tous les styles de théâtre y compris la farce, le roman historique, le grand poème lyrique, un petit bout de comédie musicale, y soient abordés.

Psychologiquement, après quelques représentations, comment vous sentez-vous ? Cette mise en scène fastueuse où vous ne reculez devant rien, a-t-elle été une torture du corps et de l’esprit ?

Non, ce n’était ni une torture du corps ni une torture de l’esprit. Si ça l’était, cela serait voué à un échec. Ce spectacle a été fait dans la joie. Avec l’équipe, on est très fatigués, être sur scène deux fois de suite, soit 11 heures au total est à la limite de ce que peut faire l’être humain. Philippe Girard qui joue Rodrigue a le rôle le plus lourd, il est là du début à la fin. Mais une torture, le terme est faux, bien que ce soit une épreuve physique véritable.

De quoi cette œuvre est-elle vecteur pour vous et le public ?

Je crois que pour le public c’est une très grande histoire d’amour. C’est d’abord une très grande parole sur l’amour qui n’est pas du tout commune parce qu’elle articule le rapport entre deux êtres au contexte politique et à une certaine forme de métaphysique et elle le fait d’une manière très originale. Dans la plupart des œuvres occidentales, tout au moins, le désir amoureux et l'aspiration religieuse s’opposent, leur relation est traitée sur le mode du conflit. Alors que cette œuvre, en quelque sorte, dit le contraire. Elle dit que le désir sexuel conduit à la connaissance et notamment à la connaissance de Dieu. Je dois dire que je n’ai aucun autre exemple dans l’histoire de la littérature qui le fasse de cette façon là et certainement pas dans la littérature occidentale ou d’aspiration judéo-chrétienne.

Pourquoi avoir repris les mêmes comédiens ? Jeanne Balibar et Philippe Girard entre autres ?

Je les ai pris parce qu’ils étaient les meilleurs et je les ai repris parce qu’ils étaient les meilleurs ! De toute façon, techniquement, il n’était pas envisageable de faire ce spectacle avec une autre équipe. Mais bon, ils tous répondu à l’appel.

Pourquoi ce frontispice sur la scène « Dieu écrit droit avec des lignes courbes », d’où provient-il ?

C’est l’exergue du Soulier de satin, donc c’est aussi un exergue du livre, c’est l’ouverture du livre. C’est un proverbe portugais que Claudel cite comme pour résumer l’œuvre.

Depuis votre nomination en mars 2007 à la direction du Théâtre National de l’Odéon, comment décririez-vous vos prérogatives et comment envisagez-vous l’avenir ?

Je veux d’abord rendre cette maison ouverte et vivante afin qu’elle ne soit pas muséale. Le théâtre ne peut pas se permettre d’être muséal. Il faut que cette maison vive au-delà de sa programmation théâtrale. Je voudrais que les citoyens se rendent compte que cette maison leur appartient, qu’ils y viennent d’abord pour voir du théâtre mais aussi pour prendre la parole, écouter ceux qui parlent, assister à des lectures. L’idée est que cette maison soit ouverte, elle devrait être un lieu de rencontres, un lieu politique au sens fort, car ça me touche beaucoup. Ensuite, je pense qu’elle est un bon outil pour continuer la démocratisation de la culture, notamment en terme de théâtre. Moi je ne fais pas du spectacle, je fais du théâtre, ma mission se limite au théâtre et ça, c’est vraiment important. Et la troisième chose, c’est qu’elle a quand même une force de production, en ce sens, elle est importante pour la vie théâtrale et la vie littéraire. Je tiens beaucoup à ajouter : et la vie littéraire. Je crois que quand la littérature et le théâtre sont séparés, c’est mauvais pour le théâtre et pour la littérature. J’espère faire de cette maison un lieu où cette connexion se retrouvera.

Un théâtre ouvert également aux connexions étrangères ?

Oui, c’est tellement évident que j’oublie de le dire. Ce théâtre, c’est le Théâtre de l’Europe. Il est à dimension européenne et non pas franco-français bien évidemment !

Etes-vous dans une résilience ? Qu’est-ce pour vous la résilience ?

C’est un terme que j’ai utilisé quelquefois à propos des contes de Grimm, parce que je crois que ce sont des contes de la résilience. Mais non, je n’ai pas vécu de traumatisme majeur, je ne peux pas dire que je sois dans la résilience si ce n’est que la perte de l’enfance reste une chose terrible, mais j’ai été relativement épargné par le destin et par l’infortune. Par conséquent, je ne peux utiliser ce mot là avec la gravité et l’espérance qu’il requiert. J’ai eu la chance d’avoir une bonne étoile, donc, j’essaie d’être dans la gratitude et de rendre ce qui m’a été donné.

D’où vient votre foi ?

La foi ne peut venir que de Dieu, c’est lui qui croit à travers nous.

S’est-elle manifestée à un moment précis ?

Elle n’est pas venue à un moment précis car justement on se rend compte qu’elle a toujours été là. Elle ne vient pas de mon éducation, elle vient directement de l’Esprit, c’est Dieu qui sème à travers nous.

Le Soulier de satin, jusqu'au 29 mars au Théâtre de l'Odéon.

 

« Le soulier de satin »

De quoi sommes-nous capables ? Du meilleur comme du pire …Mais quand on connaît Olivier Py on s’attend à du Olivier Py et on ne pourrait le suppléer dans son Art ! Pas d’égales non plus, une Jeanne Balibar excellée dans ses chairs pour « Le soulier de satin » aux cotés d’un bouleversant Philippe Girard jouant non-stop dans ce péplum théâtral. Cette épopée allant de par le Monde, a conduit Olivier Py à transcender merveilleusement les textes de Paul Claudel dans ses quatre voyages, en l’honorant religieusement par une mise en scène délectable, solennelle, éclectique à souhait, sans pour autant pousser à la provocation et heurter la sensibilité du spectateur. A ce propos, on remarque, les différents caractères illustrés avec brio par Sissi  Duparc.

Certainement une tradition, la pièce « fleuve » du metteur en scène a pour affluents: Dieu, l’Etre, le Rêve, l’Humour, l’Amour incommensurable sans frontière, puis le Désir exprimé au-delà de l’Erotisme, à l’usage de ceux qui le voudront bien. Un marathon de 11 heures pour un spectateur qui peut se sentir à l’aise dans ses baskets jusqu’ à la fin.

 Une création mythique qui restera gravé dans les colonnes…Y compris celles de l’Odéon.

Critique : Laurent Adicéam-Dixit